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Saison 1 | Épisode 2

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Notes d’une réflexion sur la liberté d’expression et les formes d’actions politiques ou plus précisément, la découverte d’un tag et sa signification

Dessin de Prof. Poulpi au Bureau

Dernière ligne droite avant les fêtes de fin d’année, la fourmilière est agitée, on s’affaire en tous sens. Jusqu’à ce jour, la routine habituelle avait pris son cours sans embuches. Le corps enseignant a mis entre parenthèses, comme à chaque automne, un certain nombre des travaux de recherches afin de se consacrer pleinement à la formation des générations futures, celles qui reprendront un jour la relève. Pendant ce temps, le personnel administratif était en effervescence. Alors que les ressources humaines, placides, ont établi sans sourciller les nouveaux contrats, la scolarité était encore jusqu’au début du mois de novembre en panique. Puis, le bureau des thèses devait gérer les inscriptions rejetées pour des formalités qui avaient mal tourné comme par exemple la non-réception d’un ticket de paiement. Enfin, on pouvait s’atteler à l’impression des diplômes de l’été passé.

Tandis que la machine continuait à tourner en coulisses, toujours au même rythme, en suivant la notice scrupuleusement, sur l’avant de la scène circulaient les flots d’étudiants qui ont submergé les locaux à la sortie des vacances. Usés par le rythme effréné des sorties entre amis ainsi que des nombreuses heures de cours et de travail de bibliothèque qui ponctuent la vie de ces jeunes, ces derniers pensaient déjà avec plus ou moins d’angoisse aux examens de fin de semestre qui approchaient. Jusqu’ici, rien d’anormal.

Ce matin de décembre, alors que la brume d’automne se levait discrètement, c’est un tag qui créa des remous dans les affaires courantes de l’université. Le cycle naturel de la vie universitaire fut bouleversé par l’inscription en lettres rouges sur le mur de la faculté :

Photo Tag Défense de taguer

Dès lors que cette phrase avait été découverte, son pouvoir avait été complètement sous-estimé. En quelques heures, elle avait terrassé toutes nos défenses, non préparées à ce type d’attaques. Vivace, elle s’était décollée du mur et avait parcouru l’espace, portée par les chuchotements, voix et mêmes les cris du personnel et des étudiants.

À midi, ces quelques mots de peinture avaient non seulement planté leur drapeau de vainqueur dans tous nos esprits mais en plus de cela, ils entamaient leur conquête hors des murs. Du génie ou une idiotie, je ne saurais dire, mais l’auteur de cette phrase avait assiégé la Sorbonne en quelques heures sans jamais révéler son visage, et peut-être même, sans jamais y avoir mis les pieds…

La force de cette expression « Défense de taguer » ne se puise pas seulement dans la manipulation des comportements humains (on pouvait toujours compter sur le colportage pour que l’information circule à une vitesse foudroyante et prenne des proportions tout à fait inattendues, endossant dans chaque nouvelle bouche une autre signification) mais son sens intrinsèque est lui-même très profond. En référence à George Orwell et son chef d’œuvre de la littérature anglaise, « 1984 », cette citation éveille à l’esprit l’idée de la puissance coercitive d’un État.

Aussi, on peut légitimement imaginer que cette formule doit être interprétée à la lumière du climat politique et social actuel. De la sorte, elle répondrait au penchant viral que possède une partie importante de la population, tendance notamment véhiculée par les Gilets Jaunes, à être de moins en moins enclin à accepter la capacité de l’Etat à imposer sa loi, ce qu’il n’hésite justement pas à faire par l’action des forces de l’ordre. Etant peint par un individu, un citoyen peut-être, le tag exprimerait ainsi une certaine résistance, rébellion, même, à l’autorité étatique.

Cet acte d’opposition trahit aussi une certaine acuité de son auteur. En effet, l’ironie réside dans l’inscription de la règle, en violation même de cette règle.

Au-delà de cette provocation, elle soulève un dilemme fondamentalement troublant de notre système actuel, à savoir le conflit entre les limites imposées par la loi et la liberté d’expression, pierre angulaire de notre démocratie. L’Etat, dans une forme démocratique, peut-il légitimement interdire et sanctionner une forme d’expression aussi vitale pour son propre système ? Un graffiti sur un mur, peut en effet être qualifié d’infraction dès lors qu’il y a dégradation de bien, mais lorsqu’il est à caractère politique, il se revêtit d’une autre dimension. Aussitôt effacé, on fait taire le libre protestataire ! Aussitôt sanctionné, on lui fait porter une muselière !

On met le doigt ici sur un paradoxe sensible de la société moderne. Un peuple soumis et muet, ne peut donner naissance à une démocratie. Mais un État suppose une organisation, il ne peut se constituer sur une société anarchique.

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L’origine de la formation de l’Etat, repose sur l’acceptation implicite de ses membres de se soumettre à un certain nombre de règles permettant de vivre en communauté en échange de contreparties : la protection de la vie, une certaine justice sociale, la garantie du droit de propriété, une participation plus ou moins lointaine à l’élaboration même de la loi… Toutefois, l’accumulation de règles dictant ce qu’on peut faire et ne peut pas faire, pose alors des difficultés. Pour le véritable citoyen, il devient périlleux de prendre la parole, risquant d’être en infraction. La simplicité conseille de se taire et de suivre la règle sans se poser de questions. Finalement, en voulant protéger la démocratie on l’anéantit. Dans les apparences préservées, elle cesse d’exister dès lors que ses fondations, les citoyens, s’effondrent.

Pour en revenir au tag découvert sur le mur de la Sorbonne ce matin, l’hostilité qu’il exprime à l’égard de l’Etat soulève de nombreuses questions extrêmement pertinentes au sujet de notre système politique. Je vais clore cette chronique sur l’interrogation suivante : à partir de quel moment un Etat peut-il légitimement faire taire une opinion, dès lors qu’elle met l’existence même de ce système en danger ?

C’est d’ailleurs une problématique fascinante que je vais poser à mes élèves tout à l’heure ! D’autant plus que cela nous permettra d’aborder les débats allemands sur la période d’après-guerre… Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi Gisèle du service administratif, n’a pas été plus « branchée » lorsque je lui ai exposé mes considérations. Cette dernière a été bien d’avantage préoccupée par la nécessité d’arrêter le « coupable » et des frais qu’allaient engendrer le nettoyage du tag. Elle m’a d’ailleurs très fortement « recommandé » de ne pas évoquer le graffiti dans mon cours « pour ne pas leur donner des idées ». Il semblerait que je prenne trop mon rôle au sérieux quand j’estime que ma profession doit justement conduire les prochaines générations à avoir « des idées » ! À ce propos, j’en ai fait l’ouverture de mon cours aujourd’hui, ce fut un excellent cas pratique !

Découvrez la première publication du carnet de campagne du fameux Big Penguin dans l’épisode suivant. En sait-il plus sur l’origine de ce tag ?

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Cet épisode a été écrit par

Professeur Poulpi

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